Algérie : Gara Djebilet — comment Djelloul Slama a fait échouer, sans le savoir, la manœuvre stratégique de Tebboune

L’enlèvement de l’économiste Djelloul Slama par les services spéciaux de la gendarmerie algérienne, sur ordre de Boualem Boualem, directeur du cabinet du président Abdelmadjid Tebboune, dépasse largement un simple débat technique. Il révèle une ligne rouge : en Algérie, certains projets d’État ne sont pas faits pour être analysés, encore moins pour être remis en question.

Cette « arrestation » a été révélée par deux journalistes d’investigation, Abdou Semmar et Saïd Bensedira.

Officiellement, la mine de fer de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf, est présentée comme un projet du siècle, un pilier de la souveraineté économique et de la renaissance industrielle. Dans le récit du pouvoir, c’est un symbole national.

Pour nombre d’experts indépendants, le régime algérien cherche avant tout la provocation du Maroc afin de torpiller ou retarder le projet américain de reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, reconnu par les Etats-Unis ainsi que par plusieurs pays européens, africains et arabes. Cela relèverait d’un plan stratégique caché du régime.

Pour éclairage, Gara Djebilet se situe dans une zone hautement sensible, dans la wilaya de Tindouf, une région historiquement marocaine avant la création de l’Algérie par la France en 1962. Ce territoire fut sous domination française et auparavant de la Turquie, ainsi que des empires marocains et arabes.

L’histoire de Gara Djebilet ne date pas d’hier. En 1972, l’Algérie et le Maroc avaient signé un accord prévoyant un partenariat pour exploiter conjointement la mine, avec la création d’une société mixte chargée de sa gestion.

Lancer un mégaprojet industriel dans cette région, ce n’est pas seulement développer une mine : c’est ancrer une présence étatique lourde, déplacer des infrastructures et militariser l’espace sous couvert d’économie.

Dans cette interprétation, la mine devient un jeu machiavélique plutôt qu’un projet de développement rationnel. Des sources proches du dossier laissent toutefois entendre que le général Saïd Chengriha n’adhérerait pas pleinement à cette logique d’escalade indirecte, restant attaché à une conception plus classique du rôle de l’armée.

Djelloul Slama n’est ni militant, ni opposant, ni figure politique. Docteur en économie, spécialiste en ingénierie financière, il est connu pour ses analyses techniques dans les médias. Son tort, en tant qu’expert, a été de parler chiffres sur El Hayat TV, une chaîne algérienne, là où le pouvoir impose un récit.

Il a démonté, calmement et méthodiquement, le discours officiel. Il a rappelé que le minerai de Gara Djebilet est chimiquement plus complexe à exploiter que d’autres gisements algériens ; que la mine est située dans une zone isolée, sans infrastructures adaptées ; que les investissements ferroviaires, énergétiques et industriels nécessaires sont colossaux ; et qu’aucune rentabilité sérieuse n’est envisageable avant des décennies, au mieux vers 2050, et encore sous conditions idéales.

C’est là que l’intervention purement technique de Djelloul Slama prend une autre dimension.

En ramenant le projet à ses seuls paramètres économiques — coûts, logistique, rentabilité — il retire, sans en avoir conscience, à Gara Djebilet la dimension stratégique que le régime algérien cherche à dissimuler : présenter une logique de confrontation régionale sous l’apparence d’un simple projet économique.

Selon cette grille de lecture, Gara Djebilet ne serait donc pas seulement une mine, mais une pièce dans une partie régionale complexe dans laquelle l’Algérie, depuis plus de cinquante ans, appuie, finance et arme le Polisario pour affaiblir le Maroc.