REBELLION TOUAREG AU MALI ET AU NIGER

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On ne saurait considérer que les territoires du peuple touareg se limitent aux seuls Etats du Mali et du Niger. Pourtant, force est de constater que les mouvements de rébellion touaregs se sont multipliés dans ces deux pays depuis la décolonisation.

Aujourd’hui, malgré plusieurs pactes et traités, non seulement les problèmes ne sont pas réglés, mais ils viennent de donner lieu à l’émergence toute récente d’un nouveau mouvement commun, l’Alliance touareg Niger-Mali (ATNN) dont le porte-parole, Hama Ag Sidahmed, avait été auparavant l’un des artisans des accords de paix signés avec le gouvernement malien. Pourquoi une telle résurgence, commune à ces deux pays, alors que le Mali et le Niger ne paraissent pas  appréhender ces problèmes de la même façon ? S’agit-il dans les deux cas d’un affrontement de même nature ?
 A l’origine, il est clair que le découpage de nouvelles frontières, entrainé par le départ de l’administration coloniale française n’a pas mis fin aux liens des tribus touaregs se déplaçant dans un espace qui était jusqu’alors contrôlé dans une espèce de globalité coloniale qui n’entravait que de façon marginale leurs mouvements. La naissance  des deux Etats souverains a engendré  des situations comparables : des populations nomades administrées par des capitales éloignées n’attachant pas un intérêt particulier à leurs conditions de vie voire de survie même aux moments les plus difficiles, en particulier lors de la sécheresse persistante apparue dans les années 1970 qui a anéanti leurs troupeaux et les a contraints à chercher momentanément refuge dans les pays voisins, en particulier l’Algérie et la Libye. Par la suite, les Touaregs du Mali comme du Niger ont revendiqué une répartition plus équitable des revenus des ressources géologiques qui constituent l’essentiel des richesses de leur pays et qui sont précisément situées sur les territoires de leur vaste zone de nomadisation. Enfin, et ne l’oublions pas, dans les deux cas ces mouvements sont entrés en rébellion armée contre leur gouvernement.
Cependant, l’attitude des gouvernements malien et nigérien a divergé dans les réponses à apporter à cette problématique commune.
Après la chute du gouvernement militaire du général Moussa Traoré, le nouveau gouvernement malien a mis fin à une politique de répression systématique en signant le pacte d’avril 1992 qui prévoyait en particulier l’intégration des rebelles dans les services publics, y compris militaires et la mise en place de programmes de développements socio-économiques, assortis d’une décentralisation des moyens de l’Etat. Même si ce pacte n’a pas mis fin totalement aux hostilités, compte tenu de la dissidence de quelques factions rebelles qui exigeaient une application immédiate des accords, peu compatible avec les moyens dont disposait Bamako, il a eu au moins le mérite de poser le problème dans sa globalité et surtout de reconnaître que ce mouvement de rébellion touareg était malgré le recours à la violence, un mouvement fondé sur des revendications politiques et surtout sociales.
Plus tard, les accords d’Alger de juillet 2006, sont venus calmer la nouvelle rébellion de mai 2006, issue des mouvements dissidents. Mais les attaques de septembre 2007 à Tinzaouatène, signifient-elles réellement que la rébellion touareg malienne est susceptible de créer un front commun avec celle issue du Niger par le biais de l’ATNN ?
Il est intéressant de relever qu’au lendemain de ces attaques qui faisaient suite à celle perpétrée contre un avion militaire américain, des élus et des notables de la région de Kidal sont allés à la rencontre du commandant des rebelles qui avaient rompu la trêve conclue le 31 août, Ibrahim Ag Bahanga. Cette rencontre, initiée par Iyad Ag Ghali, ancien rebelle devenu sénateur et le général Mamadou Diagouraga, a permis d’obtenir le 18 septembre, une trêve supplémentaire, naturellement fragile, mais qui a permis à l’armée malienne de suspendre l’offensive qu’elle s’apprêtait à lancer pour libérer les 30 otages encore détenus par Ag Bahanga. L’armée était visiblement prête à donner l’assaut mais le gouvernement malien a sans doute préféré laisser une chance à la négociation. Il est bon toutefois de relever aussi qu’AG Bahanga ayant trouvé refuge chez les rebelles touareg du Niger, l’armée malienne aurait pu se retrouver en position délicate, même si depuis août dernier, les autorités nigériennes et maliennes ont convenu d’instituer un droit de suite réciproque autorisant les poursuites des bandes armées sur leurs territoires.
Quoi qu’il en soit de cet évènement ponctuel, l’attitude du Président malien, Amadou Toumani Touré se révèle globalement davantage tournée vers  la négociation que vers l’affrontement et cette attitude se justifie par les progrès obtenus dans l’approche politique du conflit depuis 1992. Le fait qu’Ibrahim Ag Bahanga se refugie au Niger et que Hama Ag Sidahmed  revendique une alliance touareg du Niger et du Mali est sans doute le signe que les Touaregs du Mali ne sont pas prêts dans leur grande majorité à reprendre le chemin de la rébellion contre le gouvernement de Bamako. Cela signifie en revanche que la situation au Niger est davantage propice aux rebelles et que c’est peut être même cet état de fait  qui a pu encourager Ag Bahanga à lancer son offensive contre l’armée malienne.
Depuis février 2007,  des combats sporadiques ont repris dans la région d’Agadez où le Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ), le mouvement touareg rebelle, s’est installé. LE MNJ attaque régulièrement des postes militaires, provoquant un sentiment d’insécurité dans toute la région minière du pays. La dégradation de la situation a amené la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) à dépêcher, au mois de juillet dernier, une mission au Niger, conduite par le ministre burkinabè des Affaires étrangères. Le président de la Cédéao et chef de l’Etat burkinabè, Blaise Compaoré a retenu de cette mission qu’il fallait privilégier le dialogue pour parvenir au règlement de cette rébellion.
Privilégier le dialogue suppose  que le Président du Niger, Mamadou Tandja, reconnaisse au MNJ le statut d’interlocuteur politique, alors que jusqu’à présent, le MNJ ne constitue aux yeux de Niamey qu’un « ramassis de bandits et de trafiquants  de drogue ». Même s’il est peut être difficile d’exclure totalement que de tels trafics puissent alimenter le MNJ, il est en tout cas excessif de vouloir réduire ce mouvement à cette définition dans le but de lui enlever toute légitimité dans la représentativité des intérêts des Touaregs.
Mais c’est précisément en présentant le MNJ comme un ramassis de bandits que Tandja a pu proclamer l’état d’urgence dans la région d’Agadez, interdire les débats en direct sur la télévision nigérienne qui pouvaient traiter de cette question, suspendre les émissions de Radio France Internationale et arrêter pendant 48 heures Issoufou Bachar, leader de l’opposition.
L’action de Mamadou Tandja ne se limite pas cependant à de telles mesures. Il parle à présent de « conspiration » et accuse le MNJ « d’être instrumentalisé par des mains étrangères ». Et qui donc seraient ces mains étrangères ? S’il ne les mentionne pas explicitement, Mamadou Tandja se réfère à la Libye voisine, accusée de vouloir récupérer les ressources minières de son pays.
Mais de façon beaucoup plus claire, le Président nigérien accuse la compagnie française Areva de financer le MNJ. Les autorités nigériennes n’ont d’ailleurs pas hésité à expulser en juillet dernier, le directeur général d’Areva au Niger, après avoir quelques temps auparavant, expulsé le responsable local de la sécurité de la même compagnie. Bizarrement, les choses se sont un peu calmées quand Areva a décidé de revoir à la hausse le prix d’achat du minerai d’uranium que la société exploite au Niger depuis près de 40 ans. Cette situation de quasi-monopole d’Areva, serait-elle à l’origine de la disparité entre le nord et le sud du pays et de la rébellion touareg, au moment où des acheteurs chinois s’intéressent à l’uranium nigérien ? Apparemment oui, si l’on en croit les organisateurs de la manifestation qui a parcouru les rues de Niamey le 8 septembre, scandant « Areva dehors » et qualifiant de « traître » la Libye. Cette manifestation qui avait « reçu l’aval du gouvernement nigérien » n’a pas cependant convaincu tout le monde et en premier lieu les plus importantes ONG des droits de l’homme nigériennes qui ont refusé d’y participer. Elles n’a pas davantage convaincu les rebelles du MNJ qui de leur côté accusent des sociétés chinoises de prospection minière de financer et d’équiper l’armée nigérienne.
Pour le Président du Niger,  le MNJ a en outre le défaut d’accompagner sa rébellion d’une contestation qui ne se limite plus comme en 1995, à des revendications concernant  le seul peuple touareg. Il dénonce la corruption des autorités nigériennes, demande la mise en place d’un processus de décentralisation et surtout exige que 50 % des bénéfices obtenus auprès d’Areva soient réinvestis dans les territoires d’où sont extraits le minerai d’uranium.
Si l’on compare à présent la nature des revendications des peuples touaregs du Mali et du Niger ainsi que les réponses qui leur sont faites par leur gouvernement respectifs, on constate  que les revendications des Touaregs du Mali portent essentiellement sur la mise en place des moyens de développement de leurs territoires et une meilleure intégration de leur population dans l’administration malienne. La réponse de Bamako est d’abord d’ordre politique avant d’être militaire : face à un mouvement touareg qui ne conteste pas les bases du régime mais son autorité sur son territoire, compte tenu de son incapacité actuelle à mettre en place les réformes promises, Bamako privilégie la négociation et justifie ses carences par le manque de moyens. Le recours à l’action militaire demeure dans les limites de l’exercice de son autorité face à un mouvement armé.
Au Niger, les évènements évoluent manifestement d’une façon plus inquiétante : en ne reconnaissant pas à la rébellion touareg sa nature politique et en voulant faire porter le développement de la contestation à des « mains étrangères », le gouvernement nigérien se referme sur une attitude d’affrontement qui risque de remettre en cause sa propre légitimité. La contestation peut gagner du terrain en sortant progressivement de la seule revendication touareg. Les  mesures d’ordre sécuritaire visant à faire taire toute contestation de l’action du gouvernement ne sont pas de nature à rallier l’ensemble de la population aux thèses du Président.
L’attitude de fermeté, prônée par Mamadou Tandja révèle en fait une situation de faiblesse qui risque non seulement d’étendre le désordre au Niger mais en outre de relancer au Mali les groupes touaregs dissidents qui pourraient être tentés de rejoindre l’ATNM.