L’Algérie : L’ascension du directeur de cabinet qui fait vaciller le sommet de l’Etat

En coulisses, une lutte de pouvoir oppose depuis des mois Boualem Boualem, directeur de cabinet du président Abdelmadjid Tebboune au chef d’état-major de l’armée (ANP), le général Saïd Chengriha. Au cœur des tensions : le contrôle de l’appareil sécuritaire et l’avenir institutionnel du pays.

Officiellement, rien ne trouble la sérénité des institutions de l’Algérie. Les communiqués de la présidence évoquent une « coopération étroite » entre les autorités civiles et militaires, et les apparitions récentes du chef de l’Etat se veulent rassurantes.

Pourtant, dans les cercles politiques et diplomatiques, un autre récit circule : celui de la montée en puissance fulgurante du directeur de cabinet, Boualem Boualem, devenu en quelques mois l’homme le plus influent du régime algérien.

Selon plusieurs sources concordantes au sein de l’administration et de l’appareil sécuritaire, ce haut fonctionnaire, longtemps perçu comme un technocrate discret, aurait progressivement consolidé son contrôle sur les services de renseignement et les principaux leviers de décision stratégique. Une concentration de pouvoir qui inquiète jusque dans les rangs de l’armée.

Au centre des manœuvres présumées : le général Saïd Chengriha, figure respectée au sein de l’institution militaire, est considéré comme l’un des derniers contrepoids à l’influence grandissante du directeur de cabinet.

Depuis plusieurs mois, des tensions opposeraient les deux hommes sur des dossiers sensibles liés à la politique extérieure, à la sécurité intérieure et à la gestion de certaines régions instables du pays.

Officiellement, il ne s’agirait que de « divergences d’appréciation ». Mais certains officiers parlent d’une véritable guerre d’usure.

Sous couvert d’anonymat, un officier supérieur à la retraite confie : « Ce n’est pas une attaque frontale, c’est une érosion méthodique de son autorité. »

Plusieurs officiers et sous-officiers ont été soit arrêtés, soit écartés ou mutés vers des postes jugés secondaires. Dans le même temps, des officiers réputés proches du directeur de cabinet auraient été promus à des fonctions importantes.

La clé de cette recomposition du pouvoir résiderait dans le contrôle des services de renseignement et sécuritaires. Placés théoriquement sous l’autorité du chef de l’Etat ou du chef militaire, ces services auraient vu leur chaîne de décision se recentrer progressivement autour du cabinet présidentiel.

« Tous les grands dossiers sensibles remontent désormais par le directeur de cabinet », affirme un responsable gouvernemental. « Il filtre, il arbitre, et parfois il court-circuite les circuits traditionnels ».

Ce rôle pivot lui a permis de constituer un réseau d’alliances au sein de l’appareil d’Etat, tout en marginalisant les figures jugées trop indépendantes, au premier rang desquelles le chef d’état-major, le général Saïd Chengriha.

Plus troublant encore, plusieurs observateurs estiment que cette concentration de pouvoir se fait au détriment du chef de l’Etat lui-même. Affaibli politiquement par une conjoncture économique difficile et des contestations sociales récurrentes, le président Abdelmadjid Tebboune apparait de plus en plus en retrait dans les décisions opérationnelles.

Dans les milieux diplomatiques, certains parlent d’une « mise sous tutelle informelle » de la présidence. Le directeur de cabinet, fort de son emprise sur les rouages sécuritaires et administratifs, agirait de facto comme un chef d’orchestre du pouvoir exécutif.

« Le président reste la figure légale et symbolique, mais l’initiative politique ne vient plus toujours de lui », analyse un politologue et universitaire local. « Cela crée une zone grise institutionnelle très dangereuse ».

L’enjeu de cette lutte d’influence dépasserait la seule rivalité personnelle. A l’approche de la prochaine élection présidentielle, prévue dans un climat d’incertitude, le contrôle de Boualem Boualem pourrait peser lourdement sur le paysage politique du pays.

Certains analystes estiment que l’affaiblissement du chef d’état-major et même une plausible destitution pour des raisons de santé ou de l’âge, viserait à éviter toute résistance militaire à un scénario de succession soigneusement encadré par le cercle présidentiel et en particulier par le directeur de cabinet.

Du côté de la présidence, on dément catégoriquement toute lutte interne. « Les institutions fonctionnent normalement et sous l’autorité exclusive du chef de l’Etat », selon les médias algériens, dénonçant des rumeurs malveillantes.

Reste que, dans un pays où l’équilibre entre pouvoir civil et militaire a toujours été délicat, la concentration croissante des leviers sécuritaires entre les mains d’un seul homme alimente les interrogations.