Le soutien constant de l’Algérie au Front Polisario constitue depuis près de cinquante ans l’un des principaux points de tension entre Alger et Rabat. Pour comprendre cette position, il faut revenir à l’histoire des relations entre les deux pays, mais aussi dépasser la seule question du Sahara occidental. Derrière le soutien algérien au Polisario se trouvent des considérations historiques, territoriales, géopolitiques et stratégiques qui ont progressivement transformé la relation entre deux pays qui avaient pourtant combattu, à certains moments, aux côtés l’un de l’autre.
Durant la guerre d’indépendance algérienne, le Maroc a apporté un soutien important au mouvement national algérien. Le territoire marocain a notamment servi de base arrière au Front de libération nationale (FLN), tandis que des réseaux marocains ont contribué à l’aide logistique et au passage de combattants et de matériels.
Le Maroc a également défendu l’idée d’une Algérie indépendante. Mais cette solidarité n’a pas empêché l’apparition d’un contentieux territorial après l’indépendance algérienne en 1962.
Le différend portait notamment sur des territoires situés à proximité de la frontière, que Rabat considérait comme historiquement liés au Maroc mais intégrés à l’Algérie durant la période coloniale française. La question des frontières n’ayant pas été définitivement réglées avant l’indépendance, elle a contribué au déclenchement de la guerre des Sables en 1963 où la France s’est rangée du côté de l’Algérie en menaçant directement le Maroc pour des intérêts énergétiques et militaires dans le sud algérien.
Ce conflit constitue un tournant majeur. Le Maroc estime que les frontières héritées de la colonisation ne reflètent pas les réalités historiques antérieures. L’Algérie, de son côté, a défendu le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, principe qui deviendra par la suite un élément central de sa diplomatie africaine.
Il faut toutefois éviter une formulation trop simpliste selon laquelle le Maroc aurait simplement « perdu des territoires au profit de l’Algérie ». Les frontières sont en grande partie le produit du découpage colonial.
La question du Sahara occidental change profondément la nature de la rivalité. Lorsque l’Espagne s’est retirée du territoire en 1975 suite à la Marche Verte, le Maroc a intégré le Sahara occidental comme partie de son territoire historique. Face à cette situation, le Polisario a été créé au départ par le colonel libyen Mouammar Kadhafi qui faisait partie du Bloc de l’Est.
Le pouvoir algérien profite de cette donne pour déstabiliser le royaume marocain et apporte alors au Polisario un soutien politique, diplomatique, militaire et logistique important. En 1976, il reconnaît la République arabe sahraouie démocratique (RASD), proclamée par le Polisario.
Pour Rabat, cette implication algérienne ne relève donc pas uniquement de la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : elle constitue un instrument de pression contre le Maroc et un moyen d’empêcher la consolidation de la position marocaine au Sahara et des territoires marocains spoliés par le colonialisme le long des frontières algériennes.
Alger présente, à l’inverse, son soutien au Polisario comme une conséquence de son attachement historique au principe d’autodétermination et à la décolonisation. Cette position s’inscrit dans une doctrine diplomatique ancienne de l’Algérie, qui met fortement en avant le soutien aux mouvements de libération nationale, un leurre de certains présidents arabes tyranniques pour se maintenir au pouvoir.
Pour les experts, l’Algérie et le Maroc sont les deux principales puissances politiques et militaires du Maghreb. Leurs visions régionales divergent profondément : Alger avec ses pétrodollars, privilégie une diplomatie fondée sur la corruption des chefs des Etats, l’ingérence, le soutien aux mouvements séparatistes et les groupes jihadistes, tandis que Rabat cherche à renforcer des alliances économiques, diplomatiques et militaires avec tous les pays, gagnant-gagnant (win-win) en Afrique, en Amérique, en Europe et partout dans le monde.
Malgré le risque de l’inscription du Polisario sur les listes terroristes pour ses contacts avec les organisations jihadistes en Afrique, au Moyen-Orient et le danger d’un Etat kabyle indépendant, la question du Sahara occidental reste un sujet particulièrement sensible dans la politique intérieure algérienne, où elle est régulièrement utilisée pour alimenter les tensions et mobiliser l’opinion publique. Ce dossier continue ainsi de peser sur le débat politique national, au détriment d’autres préoccupations économiques et sociales des algériens.
