Pendant longtemps, l’Algérie est restée à la périphérie des priorités stratégiques américaines. L’attention de Washington se concentrait essentiellement sur le Moyen-Orient, la Russie ou l’Asie. Mais dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, l’instabilité du Sahel et les recompositions au Moyen-Orient, plusieurs analystes de sécurité américains commencent à regarder de plus près ce régime militaire en Afrique du Nord.
Avec près de 2,4 millions de kilomètres carrés, l’Algérie est le plus vaste pays du continent africain. Son territoire s’étend de la Méditerranée jusqu’aux profondeurs du Sahara, aux portes de certaines des régions les plus instables du monde : la Libye et le Sahel. Cette position géographique place Alger au cœur d’un arc de crises sécuritaires qui préoccupe de plus en plus les centres d’analyse stratégiques occidentaux.
Une puissance militaire régionale :
Au cours de ces dernières années, l’Algérie a considérablement renforcé ses capacités militaires. Les autorités ont investi massivement dans la modernisation de leurs forces armées : systèmes de défense aérienne sophistiqués, avions de chasse modernes, drones, blindés et renforcement des capacités navales.
Dotée de l’un des budgets militaires les plus importants d’Afrique et s’équipant principalement auprès de la Russie, l’Algérie possède aujourd’hui une force armée que de nombreux services de renseignement occidentaux considèrent comme l’une des plus puissantes du continent.
Pour les analystes militaires, cette puissance ne se réduit pas à une simple posture défensive. Les décisions stratégiques d’Alger peuvent avoir un impact direct sur l’équilibre sécuritaire du Maghreb, du Sahel et même du bassin méditerranéen.
Une diplomatie à contre-courant :
Sur le plan diplomatique, l’Algérie occupe également une position singulière. Depuis son indépendance en 1962, le pays a cultivé une politique étrangère marquée par des relations étroites avec certains Etats situés en dehors du bloc occidental.
Alger entretient notamment des relations stratégiques avec la Russie, l’Iran, Cuba ou encore le Venezuela, tout en maintenant des partenariats économiques importants avec plusieurs pays européens.
Cette orientation diplomatique place l’Algérie à contre-courant de l’évolution récente des alliances régionales, notamment depuis la normalisation des relations entre Israël et plusieurs États arabes dans le cadre des accords d’Abraham.
Pour les occidentaux, cette posture fait de l’Algérie un acteur difficile à intégrer dans la nouvelle architecture sécuritaire que Washington et ses partenaires cherchent à consolider au Moyen-Orient et en Méditerranée.
Les priorités stratégiques connues des Etats-Unis au Moyen-Orient concernent principalement le programme nucléaire iranien, les groupes armés liés à l’Iran, la sécurité d’Israël et la protection des routes énergétiques du Golfe.
Le facteur sahélien :
La véritable clé de l’intérêt stratégique pour l’Algérie se trouve toutefois au sud de ses frontières. Depuis plus d’une décennie, la bande sahélienne est devenue l’un des épicentres de l’instabilité africaine.
Coups d’Etat militaires, effondrement des structures étatiques, expansion de groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda ou à l’Etat islamique : le Mali, le Niger, la Libye, le Tchad, la Mauritanie et le Burkina Faso sont aujourd’hui plongés dans une crise sécuritaire profonde.
Dans ce contexte, Alger est soupçonné d’être un acteur central dans les tentatives de déstabilisation régionale par le groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS), Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’unité spéciale Khalid Ibn Walid (KL-7).
Selon plusieurs observateurs diplomatiques, l’influence algérienne dans la région repose sur un réseau complexe mêlant contacts historiques avec certaines élites sahéliennes, relations avec des groupes armés et coopération sécuritaire discrète avec certains gouvernements de la région.
Soupçons et zones d’ombre :
Des responsables politiques au Sahel accusent Alger de chercher à préserver une zone d’influence stratégique autour de ses frontières méridionales.
Depuis plusieurs années, une série de rapports, de témoignages d’anciens responsables sécuritaires et d’analyses d’observateurs régionaux alimentent également un débat plus sensible sur le rôle ambigu que joue le régime algérien dans certaines dynamiques sécuritaires.
Dans certains cercles diplomatiques et sécuritaires, des analyses évoquent l’existence de canaux de communication discrets entre Alger et différents acteurs non étatiques, officiellement dans un cadre de médiation ou de collecte de renseignements.
Des observateurs mentionnent des contacts avec certaines factions palestiniennes proches du Hamas, des échanges discrets avec des représentants liés à l’appareil sécuritaire de l’Iran y compris les Gardiens de la révolution islamique iranienne, le Hezbollah Libanais, les Houthis au Yémen ainsi que des interactions opaques avec certaines factions armées opérant dans la bande sahélienne.
Le Polisario, un levier stratégique :
Un autre dossier attire l’attention des stratèges américains. Le rôle du Front Polisario.
Créé et installé depuis 50 ans dans les camps de Tindouf, sur le territoire algérien, ce mouvement séparatiste revendique le Sahara occidental et s’oppose au Maroc, partenaire stratégique des États-Unis.
Depuis que Washington a reconnu en 2020 la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, le Polisario est devenu un élément central des tensions régionales.
Pour plusieurs analystes, le soutien politique, diplomatique, financier et militaire d’Alger aux milices du Polisario, constitue un instrument de pression stratégique dans l’équilibre du Maghreb.
Dans les observations américaines et européennes, les opérations militaires revendiquées par le Polisario contre les positions marocaines sont interprétées comme un défi direct à l’ordre régional et à l’administration des les États-Unis.
Plusieurs sénateurs américains réclament que le Polisario soit inscrit sur la liste des organisations terroristes, aux côtés du Hamas et des Frères musulmans, et que l’Algérie soit considérée comme un pays soutenant le terrorisme et abritant des terroristes.
Le levier énergétique :
La guerre en Ukraine a également contribué à renforcer l’importance stratégique de l’Algérie. Avec la réduction drastique des importations européennes de gaz russe, plusieurs pays de l’Union européenne ont intensifié leur coopération énergétique avec Alger.
L’Algérie figure désormais parmi les principaux fournisseurs de gaz naturel du continent, ce qui lui confère un levier géopolitique croissant dans les équilibres méditerranéens.
Un acteur déstabilisateur des équilibres régionaux :
Dans les scénarios étudiés par plusieurs centres de recherche américains, la trajectoire géopolitique de l’Algérie pourrait devenir un facteur déterminant dans le déséquilibre stratégique reliant la Méditerranée, le Maghreb et le Sahel.
Pour Washington, l’Algérie n’apparaît pas comme une cible militaire directe. Mais elle est de plus en plus perçue comme un centre de gravité géopolitique susceptible d’influencer, voire de perturber l’architecture sécuritaire régionale que les États-Unis et leurs alliés cherchent à consolider.
« Dans un contexte international marqué par la multiplication des crises, une certitude demeure : le rôle réel du Président Abdelmadjid Tebboune et du général Saïd Chengriha en Afrique du Nord, au Sahel et au Moyen-Orient continuera d’être étroitement surveillé par les stratèges et les services du président américain Donald Trump ».
