Les relations entre histoire et politique ont rarement été neutres entre l’Algérie et la France. Elles oscillent depuis des décennies entre mémoire douloureuse, affrontements symboliques et récits concurrents du passé. Les récentes déclarations du président algérien Abdelmadjid Tebboune s’inscrivent pleinement dans cette dynamique, en ravivant un débat ancien : celui de la place de l’Algérie dans l’histoire précoloniale et de son interprétation contemporaine.
C’est dans ce contexte que le président algérien Abdelmadjid Tebboune a récemment tenu des propos particulièrement remarqués lors d’une entrevue diffusée par les médias publics, en s’appuyant sur la visite du pape Léon XIV en Algérie.
Selon le président algérien, le souverain pontife, par ses propos à Alger, a contribué à « mettre fin au mythe de l’ancien colonisateur », en invalidant l’idée selon laquelle l’Algérie serait une création de la France coloniale.
Le chef de l’État algérien affirme que le pape a rappelé que « l’Algérie est ancrée dans l’histoire depuis saint Augustin et même bien avant lui », évoquant notamment les civilisations anciennes comme la Numidie.
Dans ce décryptage, la reconnaissance symbolique viendrait contredire les discours tenus par certaines figures politiques françaises, notamment à droite et à l’extrême droite, qui réactivent régulièrement la thèse d’une Algérie historiquement inexistante avant la colonisation de 1830. Tebboune dénonce ainsi une lecture qu’il associe à la littérature coloniale, souvent résumée par l’idée d’une « mission civilisatrice » française.
Selon les analystes, les déclarations du président s’inscrivent aussi dans un climat diplomatique déjà très dégradé entre Alger et Paris. Depuis l’été 2024, les tensions se sont multipliées : divergences sur la question du Sahara occidental, affaires judiciaires impliquant des ressortissants ou agents algériens, expulsions diplomatiques, et polémiques autour de figures intellectuelles et médiatiques. Chaque incident vient raviver un contentieux historique encore sensible.
Dans ce contexte, changer l’histoire devient un outil de légitimation politique. En mobilisant des références antiques comme la Numidie ou des figures religieuses comme saint Augustin, le discours vise à inscrire l’Algérie dans une continuité historique longue, indépendante de la période coloniale.
Reste que l’usage d’un supposé appui pontifical dans cette narration interroge, tant sur le plan diplomatique que sur celui de la vérification des faits. Dans les relations internationales comme dans les débats historiques, la frontière entre symbolique politique et réalité factuelle demeure particulièrement fragile.
Ce nouvel épisode illustre ainsi une tendance persistante : celle d’une histoire instrumentalisée, où le régime militaire algérien cherche à imposer sa lecture du passé pour peser sur le présent.
