La frontière fantôme de Ceuta : Comment une campagne de désinformation de l’Algérie aurait envoyé des migrants vers la mort

Une fausse promesse de frontière ouverte, des messages diffusés par des centaines de comptes et une traversée qui tourne au drame. L’enquête qui met en cause les dirigeants du régime militaire de l’Algérie.

Pendant plusieurs jours, une même information s’est propagée sur les réseaux sociaux : la frontière entre l’Espagne et le Maroc serait ouverte, les contrôles auraient été suspendus et les migrants pourraient rejoindre le territoire espagnol sans difficulté.

La rumeur était fausse. Mais pour une dizaine de personnes, elle allait devenir mortelle.

Selon une enquête menée par des experts en cyber sécurité, cette campagne a été orchestrée depuis l’Algérie, avec l’implication de plusieurs responsables civils et militaires qui gèrent de réseaux de comptes anonymes utilisés pour amplifier la fausse information.

Le scénario est glaçant : fabriquer et convaincre des personnes vulnérables qu’un passage est possible, puis regarder la rumeur se propager jusqu’à provoquer des départs clandestins.

Tout a commencé par quelques publications apparemment anodines. « La frontière est ouverte». « Les contrôles ont été levés ». « Il est désormais possible d’entrer à Ceuta par le Maroc ».

Ces messages, accompagnés de vidéos sorties de leur contexte et de photographies présentées comme récentes, auraient rapidement été relayés par des centaines de comptes.

Certains comptes auraient simulé des témoignages de migrants déjà arrivés. En réalité, aucune ouverture de frontière n’aurait été décidée. Mais sur Internet, le mensonge avait déjà pris une apparence de vérité.

Dans plusieurs communautés de migrants algériens, marocains et africains, la rumeur a circulé de téléphone en téléphone. Elles auraient cru que l’occasion était exceptionnelle. Elles auraient cru que la frontière était ouverte. Elles auraient cru qu’elles pouvaient atteindre l’Espagne. Elles avaient été trompées.

Mentir sur une frontière peut sembler, à première vue, relever de la propagande ou de la guerre informationnelle.

Mais lorsque ceux qui diffusent le mensonge savent qu’il peut pousser des personnes à entreprendre une traversée maritime mortelle, la responsabilité pourrait prendre une toute autre dimension. Des dizaines de personnes sont mortes suite à cette compagne de la désinformation.

Les enquêteurs devraient notamment établir qui a conçu la campagne, qui l’a financée, qui a donné les instructions et surtout qui connaissait les risques auxquels les personnes ciblées seraient exposées.

« Ce ne sont pas seulement des informations qui ont été manipulées. Ce sont des vies humaines qui auraient été manipulées », selon un responsable onusien.

Pour les dirigeants mis en cause, le président Abdelmadjid Tebboune et le général Saïd Chengriha, le véritable danger ne serait peut-être plus politique, mais judiciaire.

Si l’enquête établissait leur implication personnelle dans la conception ou la diffusion de la campagne, et si les juridictions compétentes retenaient des infractions correspondant aux faits prouvés, ils pourraient être poursuivis individuellement.

« On ne peut pas considérer comme une simple manipulation numérique une campagne qui aurait poussé des êtres humains à risquer leur vie en mer », selon un représentant d’une organisation internationale.