Algérie-Niger-Libye : Le paradoxe d’Alger face au rapprochement entre Niamey et le clan Haftar (éclairage)

Alors qu’Alger renforce sa coopération militaire avec le régime de Niamey au nom de la sécurité de ses frontières méridionales, le Niger consolide simultanément ses relations avec le clan Haftar, qui contrôle l’est libyen.

Cette situation ne signifie pas nécessairement une rupture entre Alger et Niamey. Elle révèle cependant une réalité que les autorités au Niger et leurs alliés au Sahel ne font pas confiance au régime algérien.

Une évolution qui place la diplomatie algérienne devant une contradiction stratégique majeure : comment défendre ses intérêts régionaux tout en composant avec un partenaire qui développe des relations privilégiées avec un acteur libyen dont Alger se méfie ?

Il y a des paradoxes diplomatiques qui en disent parfois davantage que les déclarations officielles. Le rapprochement entre le Niger et le clan Haftar, qui contrôle l’est de la Libye, en est une illustration particulièrement révélatrice. Alors que l’Algérie renforce ostensiblement ses liens militaires et sécuritaires avec les autorités de Niamey, ces dernières viennent de franchir une nouvelle étape dans leur rapprochement avec Benghazi, en signant un protocole d’accord de coopération stratégique avec le camp du maréchal Khalifa Haftar.

L’annonce a été faite par le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, à l’occasion d’une visite à Benghazi. Il y a été reçu par le général Saddam Haftar, fils de Khalifa Haftar et vice-commandant de l’Armée nationale libyenne autoproclamée. La délégation nigérienne comprenait notamment plusieurs hauts responsables militaires, dont le général Amadou Ibro, chef d’état-major particulier du président Abdourahamane Tiani, ainsi que le général Abdourahmane Abou Zataka, chef d’état-major de l’armée de terre.

La composition de cette délégation et la nature de l’accord annoncé ne relèvent donc pas d’une simple visite protocolaire. Elles témoignent de la volonté de Niamey d’établir des relations sécuritaires et stratégiques plus étroites avec le pouvoir de fait installé dans l’est libyen.

C’est précisément ici que commence le paradoxe algérien. Alger a historiquement privilégié une solution politique inclusive en Libye, soutenant le processus onusien et les institutions reconnues internationalement, plutôt que la consolidation d’un pouvoir militaire dominé par le clan Haftar. La diplomatie algérienne a notamment défendu le principe de l’unité territoriale libyenne et refusé que les rapports de force militaires se substituent à une solution politique.

Or, le Niger, devenu un partenaire sécuritaire de premier plan pour l’Algérie, développe désormais une coopération stratégique avec le camp de Benghazi.

Autrement dit, Niamey multiplie les rapprochements avec deux acteurs dont les orientations régionales ne coïncident pas nécessairement : Alger, qui défend une approche politique de la crise libyenne, et le clan Haftar, qui exerce son autorité militaire sur l’est et une partie du sud libyen.

Cette situation pose une question fondamentale : jusqu’où l’Algérie peut-elle accompagner le pouvoir nigérien sans tenir compte de ses nouvelles alliances régionales ?

Alger mise sur Niamey, mais Niamey regarde aussi vers Benghazi. Le paradoxe prend une dimension supplémentaire lorsqu’on le replace dans le contexte du rapprochement militaire algéro-nigérien.

Le 21 octobre, à Alger, une rencontre entre le général Saïd Chengriha et le ministre nigérien de la Défense, le général Salifou Mody, a permis de sceller un protocole de coopération militaire. Ce rapprochement répond à des préoccupations stratégiques évidentes : sécurisation d’une frontière commune de près de 1 000 kilomètres, surveillance des mouvements armés, lutte contre les trafics transfrontaliers et protection des intérêts économiques algériens dans le nord du Niger.

En acceptant de renforcer considérablement son engagement sécuritaire avec Niamey, Alger entend préserver sa profondeur stratégique sahélienne et éviter que les espaces frontaliers ne deviennent des zones d’influence incontrôlées.

Mais pendant qu’Alger cherche à consolider son partenariat avec les autorités nigériennes, ces dernières construisent leurs propres arrangements avec Benghazi.

Le Niger ne semble donc pas vouloir dépendre d’un seul partenaire pour assurer sa sécurité. Il diversifie ses alliances, multiplie les interlocuteurs et cherche à tirer profit de sa position géographique entre l’Algérie, la Libye et le Sahel.

Cette stratégie peut se comprendre du point de vue de Niamey. Elle n’en demeure pas moins problématique pour Alger, qui pourrait découvrir que son rapprochement militaire avec le Niger ne lui garantit nullement une convergence diplomatique sur les grands dossiers régionaux.

La question libyenne est particulièrement sensible pour l’Algérie. La frontière entre le Niger et la Libye constitue un espace de circulation pour les groupes armés, les réseaux de contrebande et différentes organisations rebelles. Dans cette région, la fragmentation du pouvoir libyen représente un facteur permanent d’instabilité.

Il faut également rappeler que le long de cette frontière opèrent des groupes hostiles aux autorités militaires nigériennes, certains affirmant soutenir le président renversé Mohamed Bazoum, toujours détenu par la junte.

Dans ces conditions, le rapprochement entre Niamey et Benghazi peut répondre à une logique sécuritaire concrète. Pour les autorités nigériennes, établir des canaux de coopération avec les forces de Saddam et Khalifa Haftar peut permettre de mieux contrôler les mouvements transfrontaliers et de renforcer leur dispositif sécuritaire.

Le réalisme de Niamey est face aux contradictions d’Alger. Il serait toutefois réducteur de considérer le Niger comme un simple prolongement de la politique étrangère algérienne. Niamey poursuit ses propres intérêts et ne paraît pas vouloir s’enfermer dans une alliance exclusive.

Le problème pour Alger est que cette liberté de manœuvre nigérienne peut entrer en contradiction avec ses propres priorités régionales. L’Algérie investit politiquement et militairement dans sa relation avec Niamey, mais ne dispose pas pour autant d’une garantie de fidélité diplomatique de la part de son voisin.